Peinture limite

Peinture limite / Territoire limite

En 2017, Emmanuelle Jude tente un état des lieux de l’entièreté de son travail. Démarche qui l’amène dans une réflexion tumultueuse où elle réitère qu’« il n’y a pas de mauvais sujet en peinture ». Elle conçoit un plaidoyer qui dénonce l’altération du monde par son uniformisation. La figure du touriste universel sert à déshabiller un système jugé désuet par l’artiste. Elle met à nu l’héritage d’une société de consommation toujours plus accélérée pour « donner à voir ce qui est déjà vu, mais autrement ». Peindre l’urgente nécessité de lenteur, c’est ce qui définit cette artiste au caractère de force tranquille. « Il faut une ligne de conduite pour s’arrimer chaque jour à l’atelier et tenter de résoudre les défis de la veille ». Lorsqu’elle qualifie sa peinture de « peinture limite », elle se réfère aux limites d’un territoire qu’elle parcourt sans cesse. Elle parle alors du rôle majeur qu’offre ce médium pour dire et redire un réel jamais acquis, d’une route qui se trace devant elle. Cette liberté de désobéir avec conscience aux tendances dominantes n’a pas de prix. « Fuir l’épuisement des notions conceptuelles, tenter de peindre et de se maintenir c’est déjà pas si mal ! ».
Au lieu de se questionner sur l’avenir de la peinture, Emmanuelle Jude construit ses propres méthodes de travail en faisant de l’observation sa principale source de données. Voyageuse interdisciplinaire aux frontières de l’art, des sciences naturelles et humaines, ses techniques d’exploration en appellent à des invariants méthodologiques fondamentaux. Son travail émerge aux limites de la certitude et de l’étonnement. Une peinture de l’entre-deux, entre errance et enracinement. Allégorie de ce périple où la peintre marche tous les jours sur l’étroite route des mas, nommée aussi « les écarts ». Elle gravite la multiplicité des sentiers de cette même trajectoire afin de mieux lire ce qui l’environne « entre rien et presque rien pour mieux voir ».

Route des Mas en direction du col de Banyuls (66650)

Mais que regarde-t-elle ? Au fil de sa marche, elle se heurte aux nids de poule et aux virages dangereux de cette « Route des mas » où la toponymie est plus que réduite. « Je finis par me croire seule au monde et pourtant c’est ici, dans ce lieu chargé par le travail manuel des hommes, que je me ressource » puis elle regarde sans surprise les minces indices provenant de l’autre côté de la frontière. L’exemple de ces nombreux paquets de cigarettes achetés en Espagne et jetés sur le bas-côté de la route une fois vidés, artefacts parmi tant d’autres lui rappellent qu’elle n’est pas si loin d’une autre culture, d’un autre pays. Il lui suffirait de poursuivre son escapade sur ce chemin pentu, au-delà des montagnes, pour éprouver cette même sensation du temps où, enfant, elle passait pendant les vacances cette frontière « avec une crainte qui ne s’oublie pas ».

Peinture migrante / Mémoire migrante

L’œuvre artistique d’Emmanuelle Jude est la naissance d’une peinture sans doute inclassable qui fait preuve de l’émergence d’un nouveau patrimoine catalan. L’ensemble de son travail en appelle aux fondements d’une anthropologie du XXIe siècle, car c’est bel et bien d’Altérité, d’Ethnocentrisme et d’Exil dont il est question. Elle dresse une phénoménologie de la touristicité contemporaine arrimée d’une vision palimpseste du territoire d’où l’histoire ne peut être évacuée. Ce constat a plusieurs voies. D’abord l’expression d’une démarche artistique inspirée par l’expérience de sa propre migration ; drôle de migration intranationale vécue comme un exil. Ensuite, sa passion dévorante pour la peinture y est finalement transposée en dévoration du territoire. Cette lente observation par la déambulation laisse place à un aveu où c’est la voix de l’exilée qui parle. Elle délivre un message qui dénonce des pratiques banales, mais cinglantes. Emmanuelle Jude, par sa peinture, dévoile un peu de sa propre vie qu’elle qualifie avec plaisir de « hors-jeu », mais qui s’offre néanmoins le socle d’un passage à l’action ; celui de dire en peignant. Sa ténacité en est la preuve. Ainsi s’opère la mutation par l’expérience migrante qui donne à voir cet autre, étrange, qui a lentement émergé. Il est peut-être inutile de le redire, mais la traversée fut sinueuse, voire pénible où le plus difficile reste le dépassement de l’intime. « C’est très gênant de montrer son travail… » Cette même gêne fait retentir son expérience à la crique, car « on a toujours un peu honte d’oser se dévoiler ».  Ainsi la « peinture limite » d’Emmanuelle Jude glisse doucement vers une « peinture migrante », en guise de témoignage de sa propre migration prolongée. La peinture migrante à l’instar de l’écriture migrante est l’ancrage de « l’effacée » qui s’apprête à durer. Tel l’être migrant émancipé. Au bout de la marche, la peintre regarde tout autour d’elle, s’arrête et fixe. « Les arbres sont des monuments énigmatiques et peu importe où je suis, je reviens toujours dans le jardin de mon grand-père ». 

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