Trilogie du littoral

Dès 2007, un basculement s’opère dans sa peinture. Emmanuelle Jude se tourne vers la corporéité en relançant le défi inassouvi de son enfance. Présence et absence de l’être humain sont les grands découpages de ses périodes artistiques. Dès l’âge de 8 ans, ses premières toiles sont en effet des portraits. Elle s’obstine en vain à s’approcher de la carnation. Après des années d’abandon, ce retour du portait chez Emmanuelle Jude marque la continuité retrouvée de son regard atypique sur l’autre. Ses toiles célèbrent le corps rassemblé. À l’inverse de cette sensation de morcellement qui l’habite depuis toujours, la peintre veut donner de l’unité. L’artiste commente le fait que sa formation académique n’a pas comblé ses attentes « les écoles d’art ne font que reconduire le fractionnement d’Êtres déjà fractionnés ». Pour sortir de la fragmentation, il faut tenter de rassembler.

En résonance à ce territoire catalan découpé de saisons elle s’inspire des brûlures de l’été. Le touriste devient son modèle. Objet entier de recherche et d’interrogation, il incarne le protagoniste idéal piégé dans le récit du littoral. Emblème de la saturation. Trois grandes périodes se dessinent dans ce travail d’observation descriptive du bord de mer. Cette trilogie du littoral interroge le corps, nouvel objet de culte, dans un espace public troublé par la saisonnalité. Consternée par cette réalité culturelle, Emmanuelle Jude produit par le biais de sa peinture, un retournement de stigmate en transposant ce qu’elle perçoit du loisir de masse en production artistique. L’usage des loisirs s’incarne par une peinture minutieuse et sensuelle qui décrit crument les pratiques de l’été. Derrière cette ardente galerie satirique de personnages et de décors, l’artiste dénonce toutes formes d’excès en image d’une rêverie déconstruite.

Banyuls-sur-Mer – Les doucheurs

De 2007 à 2014 commence la série des doucheurs. Petits, moyens et grands doucheurs se succèdent chronologiquement, le format grandit au fil de sa réflexion. La première période est une collection d’attitudes humaines, la peinture se situe entre le paysage et le portait où la douche reste au centre du tableau. La période des doucheurs révèle Emmanuelle Jude dans toute sa singularité artistique. Elle pose les jalons d’une décennie picturale qui va problématiser la société touristique qu’elle regarde attentivement défiler sur le littoral. Non référencé en histoire de l’art, le sujet des doucheurs surprend par l’ambigüité de l’appropriation de l’intime. Ces « doucheurs » succèdent au mythe fondateur de Banyuls où la célèbre empreinte de Vénus aurait dessiné les contours de la plage. Sur fond de bleu céruléum, en rupture avec l’archaïsme hellénique, des personnages contemporains offrent un spectacle détourné de l’imaginaire des œuvres d’Aristide Maillol.

Après la baignade, une nouvelle pratique s’impose désormais dans cette beauté saccagée, celui du rituel de la douche. Emmanuelle Jude dénonce subtilement un territoire saturé et pointe son objectif vers l’émergence de problèmes essentiels à venir notamment celui de l’eau. Au-delà de l’épreuve caniculaire, de la quantité de corps amassés sur la plage, l’incantation mystique de chaque doucheur évoque la prière, voire le baptême. Demande de purification comme prémonition de ce qui va manquer. L’agrandissement du format des tableaux symbolise l’amplification du phénomène. La série des grands doucheurs en témoigne par l’élimination de la douche évoquant tout simplement l’effacement de l’eau. Des corps en demande, teintés de cet éternel souci esthétique propre à l’artiste, révèlent une certaine grâce. Doucheurs ou prieurs, le trouble est semé. La dimension sacrée des personnages rend hommage aux existences parallèles entre touristes, déracinés et déportés. Allégorie de l’attente où la douche s’interprète comme zone intermédiaire des identités de passage.

Plage principale de Banyuls-sur-Mer dans les années 30

Galerie Les Doucheurs

Galerie Expo Collioure

Galerie Les Grands Doucheurs

Collioure – Les mangeurs de glace

Entre 2014 et 2016, la peintre quitte temporairement Banyuls pour séjourner chaque après-midi de l’été à Collioure. Utilisant la même méthode d’observation que pour les doucheurs à Banyuls elle capture dans ses filets photographiques son nouveau sujet « Les mangeurs de glace ». Chaque bouchée est unique, la magie se trouve dans l’instant qu’on ne peut avoir deux fois. Comme toujours chez Emmanuelle Jude, précision et concentration sont au rendez-vous dans le processus créatif. Dans cette atmosphère de détente, l’artiste ne se délecte pas du plaisir qu’offrent les vacances. Elle travaille encore au détournement de la banalité d’un geste de consommation hédoniste pour ériger un phénomène sociologique. La glace coule et se dérobe sous la chaleur assommante, le défi étant de la finir avant qu’elle ne se dissémine elle-même. Symbole de l’accélération des modes de vie, les mangeurs de glace plongent dans le cœur battant de l’hypermodernité où démesure et apologie de l’urgence, malgré les files d’attente, rappellent à ce vacancier qu’il est lui-même le consommé. Glace ou pomme croquée du péché capital… C’est un Collioure démythifié que la peinture d’Emmanuelle Jude nous jette en pleine face, ceci au travers d’une esthétisation accrue où seule la justesse colorimétrique des façades de la cité des peintres reste immuable.

Argelès
« Les campings et parcs d’attractions »

Depuis 2016, Emmanuelle Jude achève sa trilogie du littoral par l’exploration des campings et parc d’attractions d’Argelès-sur-Mer. Abondamment fréquentées par de bruyantes et encombrantes cohortes d’estivants, les plages de sable fin se souviennent timidement de ce que le vent a tenté de balayer. L’avènement de l’héliotropisme a gommé l’exode et les camps. La charge historique peine à se faire entendre. La coexistence sur ce territoire palimpseste des mémoires d’exil avec celle des souvenirs d’enfance des populations en vacances, n’échappe pas à l’interprétation patrimoniale de la peintre. Par l’effacement de toute présence humaine, elle transcrit une peinture contemporaine jusqu’au-boutiste d’un théâtre d’action où chacun n’a assurément pas vécu la même pièce.

En 2017, ses derniers tableaux suscitent l’émotion d’un spectacle tout autant désolant que fascinant laissant apparaitre quelques lettres d’un décor véhiculaire qui enrôlent l’évidence du déficit culturel. Emmanuelle Jude a quitté temporairement le territoire délimité de la Côte Vermeille pour questionner l’immensité labyrinthique des campings aux multiples étoiles. Métaphore théâtrale du divertissement, mise en scène des souvenirs jubilatoires de l’enfance, elle fait resurgir au détour de l’oubli d’autres mythes que celui de Robinson sur son île déserte. Le campeur n’y est pas le seul nomade et son campement est bien parti pour durer. Exil prolongé comme parallèle du quotidien touristique. Elle laisse encore deviner l’ampleur de problématiques actuelles et à venir. L’imaginaire détourné de cette figure du campeur laisse comprendre une réalité tout autre non sans rappeler celle du réfugié. Interprétation d’un territoire dans un hyperprésent questionnant toujours la notion labile d’espace et de frontière. Peindre les pratiques sociales des vacances n’est que prétexte pour interroger les grands principes de la vie collective qui sous-tendent le sempiternel difficile partage d’un territoire. Eau, sites classés, mémoires, monuments, la fragilité est tangible. Banyuls et Collioure traditionnellement présentés comme écrins protégés sont les proies d’une occupation préoccupante. Argelès laisse place aux vestiges d’un décor vidé après « La » saison. Structures de toboggans aquatiques et armatures squelettiques des parcs d’attractions, dénudés de toute présence humaine, démontrent à quel point tourbillons et glissades de l’été sombrent dans l’absence. Le paradigme de la trilogie du littoral d’Emmanuelle Jude donne lieu à un double régime d’effacement d’abord, celui de l’eau ensuite, celui de l’humain.

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